oct. 2005
De grand-maman
Je t'ai jamais parlé de grand-maman?

C'est le seul aïeul qui me reste. Elle n'en mène pas large la petite vieille, et je ne dis pas ça seulement parce qu'elle ne pèse que 78 livres. On pourrait superposer deux exemplaires de grand-maman (en prenant bien soin de les garder en équilibre, c'est comme un jeu, sauf que c'est moins drôle si les pièces tombent) pour que je puisse la regarder dans les yeux sans me faire un tour de rein. Les infirmières trouvaient ça très drôle. Moi aussi je leur souriais, mais c'était le sourire du ravissement de l'homme qui se demande si elles portent une culotte.

Ma mémé, elle n'a plus de mémoire à court terme. Quand je suis allé la visiter, j'étais plutôt content qu'elle me reconnaisse au lieu de m'appeler docteur - quoique docteur Gariépy, c'est extra si tu veux t'envoyer en l'air. Je te dis pas, ça fait un pincement au cœur quand elle me parle de « sa sœur ». Une fois que je lui ai répété une troisième fois que ce n'est pas sa sœur, mais sa fille, elle a le regard éclairé d'une mère qui s'ignorait. La famille, c'est la seule chose à laquelle elle s'accroche. Oui grand-maman, j'ai un frère et un sœur, papa est à St-Hilaire (j'ose pas lui dire qu'il n'est plus avec maman depuis 20 ans) et votre fille, c'est ma mère. Oui grand-maman, votre fille, c'est ma mère et j'ai un frère et sœur. Et rebelote. Comme il n'y a ni jolie femme ni infirmière à mes côtés, elle me demande cent fois si je suis marié, lui répondant non sans foi.

- Tu veux pas t'embarrasser, c'est ça? Je comprends mon garçon, prend ton temps, me répond-elle en me tenant la main.

Plus tard, elle me répondra plutôt (elle est un peu sourdingue aussi) :

- Ah! T'as deux petites copines! Je comprends mon garçon, tu veux pas choisir.

J'ai eu un des rires les plus francs qui soient, je te jure. J'ai acquiescé pour lui faire plaisir; après tout, ma mémé n'est pas folle, juste un peu dépassée par les événements. Je ris franchement, parce que si je riais jaune, ce rire des coincés, je la priverais de la chaleur humaine dont elle a tant besoin - la seule chose dont elle ait encore besoin.

Mais bon, si grand-maman peut faire de l'esprit, elle n'est pas à l'hôpital pour rien. Elle n'est pas très malade, on attend seulement de lui trouver un chez-soi plus convenable à sa condition. Et t'inquiète pas hein, ma mémé ne se souvient déjà plus de l'endroit où elle demeurait il n'y a pas deux semaines. Elle s'adapte facilement grand-maman. Au moins, elle est bien soignée, et je finirai bien par savoir, entre-temps, si les infirmières portent une culotte.

***

Samedi matin, je suis allé aider maman à vider l'ancienne chambre de grand-maman. Toute une vie entassée dans quelques sacs en une heure à peine.

C'était des vêtements surtout, des chocolats pour les petits-petits-enfants et, au milieu de tout ça, un carnet écrit d'une écriture ridée, peu assurée : des numéros de téléphone, plusieurs fois les mêmes, les dates du bingo, de la messe, de son mariage, de la mort de grand-papa; des découpures de journaux et de magazines aussi, des articles sur l'arthrite, la digestion, sur le traitement de l'impuissance... DIEU DU CIEL, GRAND-MAMAN!

C'est pas des salades, hein, je pouvais même pas dire si le jour où grand-maman avait découpé cet article, elle pouvait faire la différence entre l'impuissance de ses prétendants et sa propre impuissance devant la perte de sa propre essence.

J'ai souris à la vie à cet instant précis.

Ma grand-maman est drôle, mais ma grand-maman est perdue. Si mon rire peut lui faire retrouver le Nord quelques instants, je rirai et rirai encore.

Je ne pourrai ainsi jamais la perdre.
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Des affaires
manuscrit
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Du p'tit bonhomme
5 ans

Tu vois ce p'tit bonhomme?

Il n'a pas tellement changé. Il est tout aussi nul en dessin. Ses chaises de cuisine sont identiques. Il a le même regard pensif de celui qui observe, pense la vie plutôt que la jouer.

Parce qu'il pensait ce p'tit bonhomme, se demandant ce qu'il pouvait bien faire ici bas. Il aimait bien lire et relire les éditions jaunes, bleues et roses du Tout connaître en espérant comprendre un monde qui, déjà, ne semblait pas être le sien. Sensible il était; au monde, aux émotions des autres, j'entends. Il n'a jamais su pourquoi ses amis se fâchaient pour si peu ou, au contraire, s'extasiaient d'un rien. Il se sentait si petit - pas inférieur. Lui, ce qu'il aimait, c'était rire ou rêver. Il a voulu leur ressembler, montrer de grandes joies comme de grandes peines, mais les autres n'y voyait que du feu, que du faux. Ses émotions étaient éphémères, telles des étoiles filantes dont on n'a pas le temps d'apprécier le vrai. Il avait le calme, mais surtout l'éloignement du ciel. Il était de ces étoiles éloignées dont on ne peut s'approcher parce que leur univers prend trop rapidement de l'expansion.

Non, ce n'était pas un enfant sans amis ou rejeté; on appréciait sa présence, sa vivacité d'esprit - d'ailleurs, on le surnommait le dictionnaire sans méchanceté, et il se disait que ces lectures avaient eu du bon -, son humour ou son sérieux, mais son absence n'était pas particulièrement remarquée. C'était un p'tit gars qu'on osait ni aimer ni haïr. Rarement s'en est-il plaint. Sa peine ou sa joie était instantanée. Il gardait déjà une grande distance par rapport à l'humanité de ses p'tits copains. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il s'empressait de rire de tout, d'un rien, d'un n'importe quoi. Il en était capable - c'était tout naturel, sans malice ou cynisme avant l'heure.

Les fillettes lui souriaient, parfois. Il appréciait, mais restait coi. Qu'est-ce qu'elles pouvaient bien lui vouloir, ces petites bébittes aux cheveux qui sentent bon?

Il ne s'est jamais demandé s'il était heureux; non par indifférence, mais simplement par nature. C'était dans l'ordre des choses.

Encore aujourd'hui, 25 ans plus tard, le p'tit bonhomme observe, lui, les autres, son univers et celui d'autrui. Il est fasciné par l'idée d'être étranger en terrain si familier.

La vie est une paire de souliers trop grands.
Et lui, il est trop petit pour vos grands sabots.
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Du débile
Ce truc est probablement une des choses les plus drôles que j'ai vues depuis longtemps : le débilitron.
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Du portier
Il y a de ces personnages qui vous accrochent un sourire parce qu'ils sont plus vrais que la comédie. Régulièrement, fidèlement, cet homme que la vie n'a pas gâté je me complais à le préjuger trouve un sens à son existence en prenant place aux portes d'une station de métro, à cheval sur les beaufs plaisirs de la banlieue et le triste monde ouvrier.

Il facilite le transit intestinal de l'économie; c'est le passeur, le démon de Maxwell.

Quand je serai grand, je serai portier du métro Longueuil.
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Du subjonctif imparfait : petite fiction névrotique en -isse, -asse et -usse
Jadis, je rêvais
que tu me reçusses
sans que tu me prévinsses;
que tu fusses nue
sans que je le demandasse;
que les gestes parlassent
sans que les voisins les gâchassent;
que tu me suppliasses
que je constatasse et pénétrasse
your ass;
question d'être vulgaires,
que nous nous désinhibassions
enfin.

J'aurais voulu
que toutes ces connasses que j'ai connues
connussent mon béat sourire;
qu'elles vissent qu'il n'y a que toi
pour moi, ici.

Mais pour cela, il eût fallu
que je t'adressasse la parole,
que tu me sourisses
que je t'invitasse à manger;
autrement dit, que tu me susses
honnête
ou honnêtement
(c'est selon).
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Des illusions
Tu t'es pas trop ennuyée de moi?

Sûrement pas, je suis pas si con, mais je me plais à le croire quand même. C'est nul quand même la vérité, parfois. Mais bon, tu m'excuseras, je suis occupé pas possible à m'imaginer être autre chose qu'un vieux garçon et ça me fout les boules quand j'ai besoin d'écrire. Je suis négligent, je sais. Mais j'espère que tu m'aimes quand même.

Mais bon, passons aux choses sérieuses. J'ai une sacrée nouvelle à t'apprendre, ça m'a pris beaucoup de temps à l'admettre, mais voilà : je suis un tueur de plantes, un herbicide. Je les aime pourtant, j'en prends soin une fois par mois, mais pas moyen d'en conserver une. Tiens, la dernière que j'ai achetée, elle perd plus de feuilles en un jour que je perds de fierté en une heure. Oh! Plein de mauvais pouces me disent que c'est simplement parce que je reste dans un sous-sol, qu'il y a pas assez de lumière et gnagnagna... Ils peuvent bien se foutre une branche dans le pistil, je sais que c'est une malédiction. Les raisons simples ne font jamais les bonnes histoires; les anatomistes ne font jamais de bons amants.

Et puis, à mon grand dam ma petite dame, je suis incapable de me trouver beau gosse dans une chemise non pressée. Mais c'est chiant parce que j'ai pas de temps pour le fer. On dira ce qu'on voudra, les grands minces n'ont pas la cote chez les nanas; donc, j'ai besoin de paraître au moins gentleman si je veux qu'elles me demandent de repasser chez elles. La chemise bien mise me permettrait de me dire : eh ho, j'ai de la classe, je me fouille pas dans le nez moi madame! Au bout du compte, même les mémés seraient contentes de voir que ma génération n'est pas perdue.

Je te jure, c'est pas de la tarte ce délire.

Allez, je t'embrasse.
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Du sevrage
– Alors, ça se passe comment ton sevrage de nicotine?
– Très mal : je suis hyper irritable, je pense toujours à ça. C'est pas drôle, je crois que j'en fais une névrose obsessionnelle.
– Tant mieux. Ça te donne un peu de personnalité.
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Des araignées
Au bureau

Elle est là, discrète, sa proie est emprisonnée. Elle a tissé lentement, patiemment, sa toile sur la fenêtre la plus sale du centre-ville, la mienne. J'admire sa persévérance : grimper quinze étages simplement pour trouver son goûter, alors qu'elle est toute petite, un centimètre au plus; c'est comme si je me rendais à St-Hyacinthe à pied pendant mon heure de dîner.

Je sais pourquoi. La vue est magnifique, d'ici.

Bon appétit.

Au sous-sol

Je les vois régulièrement. C'est bon signe, me dis-je : elles digèrent les indésirables. Matin ou soir, chagrin ou espoir, peu importe, elles se retrouvent invariablement sous mon pied.

Je suis sans pitié. Sans piété.

Reposez en paix.

Au plafond

J'en ai souvent été témoin. J'ai cru pouvoir t'en débarrasser.

Or elle est insaisissable; elle fuit comme tu m'as fui.

J'ai compris maintenant. J'ai déjà donné.

Adieu.
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De l'ironie
Alors même que le Québec discutait les verbigérations du Doc Mailloux, je me procurais le dernier numéro de Scientific American Minds. Ironiquement, je suis tombé sur ce court article qui m'amène à me demander si le préjugé favorable n'a pas une bonne presse, contrairement au préjugé défavorable, alors que tous les deux participent du même processus. Je le reproduis en entier.

A Jewish Gene for Intelligence?

Althought the Holocaust was propelled by charges that Jews were genetically inferior to Aryans, a new study in the Journal of Biosocial Science published online in June supports the opposite notion: Ashkenazi Jews may be genetically predisposed to higher intelligence.
In the past, powerful figures, including Adolf Hitler, manipulated psudoscientific ideas to fuel prejudice. But legitimate biological techniques now allow researchers to identify the functions of specific genes. Gregory Cochran, the infamous independant evolutionary biologist who in 1992 proposed that homosexuality is caused by an infectious disease, has teamed up with anthropologists Henry Harpending and Jason Hardy of the University of Utah. They claim that Ashkenazi Jews-an ethnic group that includes physicist Albert Einstein, psychoanalyst Sigmund Freud and composer Gustav Mahler-are more intelligent because of genetic mutation.
"People would like every group to be exactly the same," Cochran says, "but they're not." The study claims that intelligence evolved in this genetically isolated population because, historically, Ashkenazim had cognitively demanding occupations such as financiers and merchants. Prowess in these fields provided prosperity and, so the theory goes, more success in reproduction. Thus, the "IQ gene" passed down through generations.
At the same time, the researchers noted that genetic diseases common to the group, including Tay-Sachs and Gaucher's, result from increased levels of chemical that also promote neuronal growth. After assessing the genetic clustering of mutant genes and correlating these with IQ scores, the researchers contend that the genetic diseases are linked to a propensity for greater intelligence. The survival edge conferred by higher IQs in the group makes up for individual penalties from the diseases.
Most scientists insist that cultural factors play critical roles in the development of a person's intelligence. But Cochran is convinced that across generations, a person's environment is insignificant compared with strong biological factors. "As genetics marches on, there are a lot of things people think are cultural, and they're turning out not to be," he says.
The sordid history of mixing genetics, ethnicity and intelligence guarantees a spotlight on this work. But only time and rigorous research will tell if genes are the most important factor in conferring smarts
-Kyrin Haslinger, « A Jewish Gene for Intelligence » dans Scientific American Minds, volume 16, numéro 3, p. 7.

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Du patrimoine

- Heureux en amour, Adam nous eût épargné l'Histoire.
Cioran, Syllogismes de l'amertume


Alors, comment tu vas?

De mon côté, ça roule ma poule. Oh! Je te dis pas comment je peux détester - c'est viscéral - repasser des manches de chemise ou raser ces poils grimpants qui cherchent la lumière par l'encolure de mes chemises. Je te dis pas non plus que ma situation financière est carrément catastrophique, si catastrophique que je me verrais bien, pendant le prochain mois, rogner ce qui me reste de raison pour le digérer au grand public, ici, à peu de frais. Je te dis pas non plus que la prétérition, c'est nul comme procédé rhétorique. Tu me diras que je fais semblant que je vais bien, mais je te jure que c'est accessoire. J'aime les pâtes et la prolepse, je devrais m'en tirer.

Surtout, t'inquiète pas pour moi, mes amis sont tous parents, y'a pas de danger de dilapider mon n'avoir pas dans des virées déraisonnables où je me retrouve gros Jean comme devant entre les seins d'une nana qui veut reproduire son patrimoine génétique avec mon géniteur (et je parle pas de papa). Enfin, c'est toujours possible, mais bon, les nanas de mes potes, je touche pas, je me sens obligé de faire le lit après, et ça m'emmerde. C'est que je suis vieux jeu mais pas ordonné.

Oh! Je sais bien que bien des gens s'en foutent et s'amusent à semer leur patrimoine à tout vent, ou ensemencer la rousse à tout vent si tu veux. Tant mieux pour eux, j'en suis foutaise, mais je les trouve pas rigolos. Tu sais, je crois qu'ils baisent trop souvent pour se désennuyer, pas parce qu'ils ont envie de s'envoyer en l'air - ce qui serait très sain. Tu trouves pas?

Une dernière chose. Il y a un petit blob dans mon logiciel qui cause des emmerdes dans les lecteurs RSS chaque fois que mes petits blagueurs sont archivés. T'en fais pas, j'écris à ces connards de British pour qu'ils règlent ça dans la prochaine version. Forcément, si je leur écris en français, ils vont être convaincus que je suis en train de râler.

Allez, à bientôt.
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De l'aphorisme
Être incapable d'écrire le bonheur, c'est ne pas savoir être heureux.
- Moi, en lavant mon plancher aujourd'hui.
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